Extraits :
Achille frissonne. Une lassitude mauve sur ses paupières. Fatiguée, la flanelle grise de son veston plisse sur ses épaules, glisse le long de ses avant-bras. Il est à la fois blessé et
subjugué par l’insoutenable écoulement du temps qui, pareil au flux d’une invisible respiration, d’une autre volonté, noie ses pupilles.
Avant, qu’une fois de plus, tout ne bascule.
D’une meurtrière mal occultée fuse le trait oblique d’un rayon lumineux. Cette plume incandescente harponne le dos d’Achille, sculpte au niveau de ses omoplates une plaie
multicolore. Grave, au diamant, sur sa nuque offerte l’arête arc-en-ciel d’un dérisoire poisson d’avril. Réveille, pense Hector embusqué à proximité, la palpitante ossature d’un vivant et
désordonné feuillage. Celui d’un légendaire figuier argenté battu par les vents, qui depuis toujours agite sa mémoire.
S’impose au même instant à lui la certitude d’une mystérieuse présence à ses côtés. Désormais impossible à éviter.
...
Spectateur amusé, le dernier des Assembleurs de Mots et de Nuées constate. Et déclame :
Avant l'ultime et décisif assaut, voici pour l’un la torture d’une insoutenable révélation. Tandis que pour l’autre, au terme d’une équivoque, inévitable vengeance, se
manifeste la promesse d’un troublant bonheur.
...
Deux courtes heures avant midi.
Ecartelé au cœur de cette fournaise lumineuse aux volutes piégées, ténèbres démasquées, Achille se découvre l’otage d’un océan lumineux qui a juré sa perte. Dans lequel
s’égarent, sombrent lentement ses yeux. Il suffoque. Une douce torpeur l’engourdit. Longtemps pressentie et redoutée, maintenant douloureuse certitude, la redoutable succion d’une absence, celle
qui privera ses pupilles du prodigieux spectacle des prochaines aurores, l’épingle au parquet de cet étage qu'il ne peut se résoudre à quitter. Alors qu’il lui est, probablement une dernière fois,
donné de s’affranchir, de confondre enfin le hasard. De fermer définitivement et volontairement les yeux. De se laisser glisser. D’avancer d’un pas, d’un seul, dans le noir. Dans le vide. Pour
enfin chevaucher, absous et comblé, les reins ceinturés d’azur, son propre arc-en-ciel. Il devrait comprendre, pense Hector, que le moment pour lui venu de retrouver l’autre versant de
soi-même. Et du rêve. Afin de se blottir à jamais au cœur de la tiède quiétude, de l’obscurité ouatée du néant.
Hector en est persuadé, cette fois-ci encore, Achille n’aura pas la volonté de défier ce néant qui le provoque et l’implore. Jamais, dans un ultime sursaut ou retour sur
lui-même, il n’aura la modestie, ni le courage d’implorer le moindre secours.
...
Pareil à un plongeur qui émerge par paliers de l’insondable, Hector, précède, accompagne Achille dans sa nuit. Il suit, avec satisfaction, ses ultimes soubresauts, sa difficile
progression vers la surface et sa vérité. Depuis ces marais aux berges désespérément lisses, observe Hector. Aux algues et aux êtres en putréfaction. Qui s’agrippent à lui et tentent de le retenir
au fond. Rongé par l'intense, douloureuse épreuve qu’il est en train de vivre. Par l'imminente et désormais inévitable cécité qui l'attend.
...
Ses paupières douloureuses battent dans le vide. Il essaie vainement de refuser la tenace vision qui s’impose une fois de plus à lui. Celle d’une tragique, haletante poursuite. S’achevant par la
mise à mort d’un guerrier au casque étincelant, héros humilié, à genoux devant lui, implorant grâce pour sa dépouille.
Meurs ! répond Achille, en retirant de sa gorge sa pique de bronze. Tu as raison de trembler ainsi avant le grand écart.
...
Afin de modérer l'ardeur d'Hector et d'Achille, et ramener dans l’ornière de son propre sillon, le dernier des Assembleurs de Mots et de Nuées, estime l’instant propice de raviver en eux maints
souvenirs, remords, ressentiments, désespoirs. Certaines plaies opportunément rouvertes. Afin qu’ils s’abstiennent, par inconscience ou fatuité, de surestimer l’importance du rôle qui leur est
dévolu.
Voici Hector une fois de plus et à son tour desquamé. Avec, soudée à sa mémoire, insupportable écho qu’il connaît bien, une lancinante litanie. Le timbre doucement monocorde
d’une voix qu’il aime et qu’il redoute, qui n’arrête pas de mutiler son silence. Afin de mieux l’égarer, ranimer sa vengeance :
Ainsi tu es de retour, mon fils ! Enfin, tu as quitté la plaine cruelle... répète son père en le reposant délicatement sur le sol.
...
A son tour ébloui, Hector se laisse envoûter par son enfance, bercer par la voix du vieil homme.
Une rayonnante insouciance exsude alors de l’adolescent. Une contagieuse joie, à l’image de sa cristalline et musicale jeunesse qu'il vient de retrouver. L’amour en son début.
L’amour et déjà sa fuite. Déjà son souvenir.
Combien a-t-il plus tard regretté ces instants, privilégiés ? Lorsque, détendu et confiant, cœur à cœur, avec son père, il crut tutoyer le bonheur. Et chevaucher l’avenir. Avant
que ne s’installe en lui cette intarissable, inexplicable soif de vengeance. Sans jamais plus réussir à trouver cette nécessaire distance entre absence, angoisse et amertume.
Il tenta ensuite, vainement, de s’affranchir, d’éperonner le passé. Précédant et provoquant le hasard. Drapant d’oubli l’ombre du vieillard, son père. Jusqu’à effacer de sa
mémoire sa noble et tragique silhouette courbée. Honteux, il invoqua ensuite, en guise d'excuse les royales impudences de la jeunesse, d'autres emballements du cœur. Les aléas et contraintes d’une
existence aux instants souvent intermédiaires. Pour, à son tour, finalement se retrouver seul et prisonnier de lui-même.
Ainsi l’amour en son combat.
Constamment en alerte. A l’affût de quelque insaisissable évidence, impossible vérité. A la poursuite d’une indispensable absolution.
Ainsi l’amour couronné de passion, remords et contrition. Avec ses dérobades et ses imprévisibles, passionnés retours tressés de chanvre. De cendre, de soie et de larmes encore.
L’amour au centre de son pré carré, d’avant et d’après deuil. A la lisière de tous les automnes escomptés. De sa fébrile, inexpiable impatience. De l’inutile et douloureux souvenir. Déraison et
paradoxe en embuscade.
L’amour aveugle, aveuglé, côtoyant l’irréelle, la trompeuse et fabuleuse réalité de l’instant présent, unique. Trop vite dénaturé, falsifié, vitrifié. Etoile
filante, hors de portée, subitement arrêtée dans sa course.
...
Hector scrute le visage émacié et las du vieil homme. Que seule une vague habitude retient encore au monde. De ses orbites vides déborde la cendre ou le limon qui recouvrira
bientôt son être, sa mémoire. Le vent souffle à présent sur la mer en brèves mais fortes rafales. Un filet d'air frais passe sous la porte. Il pleut. Son père frissonne sans même songer à se
couvrir ni se plaindre. Son corps tressaille puis s’affaisse d’un coup, vaincu. Les grands dattiers du parc cinglent vainement le ciel avec leurs palmes ruisselantes de sel. Il semble à Hector que
le vieil homme a du mal à respirer. Brisé, il persiste toujours à se taire et lui apparaît yeux délavés, obstinément fixés sur le large, sur une ligne d'horizon qui se refuse à lui. Le voici,
pareil à un poisson volant arrêté dans sa course, branchies palpitantes, échoué sur le pont d’un navire en perdition. A présent, observe Hector, il ressemble à sa propre mort, avec une tête
décharnée, comme l’on peut en voir sur la dalle d’un dépositoire.
Son fils insiste, lui parle doucement. Il lui demande tendrement ce qu’il désire, comment il vit, s’il n’a besoin de rien. Après un interminable silence le vieil homme balbutie
enfin, d’une voix au timbre cassé, depuis de longues années oubliés :
En enfer, dit-il. En enfer, répète-t-il faiblement.
...
Espace et temps confondus, Hector contemple à présent d’en haut son corps torturé, traîné nu dans la poussière. Tandis que ses lèvres muettes lui refusent la moindre assistance.
Une odeur d’amandes en décomposition obstrue ses narines. Il saisit la réelle nature du piège qu'Achille, depuis toujours son rival, de toute éternité, a refermé sur lui.
Il sent contre ses poignets immobilisés par de larges lanières, s’emballer un pouls dont il a jusqu’ici feint d’ignorer l’existence. Un sifflement glacé lui transperce l’aine.
Devant les battants affolés de sa mémoire harcelée, s’immobilise en une interminable résonance vibrée le pathétique hurlement alto d’un chacal, cloué aphone entre ciel et neige, par un adroit coup
de cymbales.
Son cœur amorce un prodigieux sabbat. L’imprévisible Cadence de l’Ombre, déchaînée sous les sabots de mille chevaux, contrôle toujours l'insidieuse nature de l’illusion. Elle
n’aura de cesse de le provoquer, de le faire tressaillir. De le soumettre.
...
Rue de la Loge, Hector pénètre dans le corridor de l’immeuble où résidait Achille, son personnage. Sa main s’attarde, quitte à regret la tiède poignée de cuivre qui conserve
depuis son empreinte. Cette matinée de fin septembre l’accable. Saturée d’une épaisse humidité venue de la mer, avec ses ombres dentelés, ses odeurs depuis si longtemps embusquées, elle annonce de
tels bouleversements. Ceux qui précèdent le solstice d’hiver, façonnent ces jours particuliers de l’année, pense Hector. Tant de souvenirs et d’émotions. Qu’il reçoit aujourd’hui comme une
menace.
Hector a froid
Une lassitude mauve tombe sur ses paupières.
Hector, à cette même seconde, redoute de se retrouver seul, en équilibre sur la dernière marche de cet étroit escalier mal éclairé. Quatre interminables étages le séparent,
là-haut, du minuscule studio qu’occupait jadis Achille.
Voici Hector une fois de plus face à lui-même, constate le dernier des Assembleurs de Mots et de Nuées.
Hector hésite, figé, ébloui par le sillon phosphorescent qui, cordon ombilical de pendu ou raie venimeuse, ondule sous la porte qu’il ne résigne pas à pousser. Il lui faut
absolument fuir, quitter cet endroit. Descendre l’une après l’autre, interminablement chaque marche. Il distingue de plus en plus mal l’interrupteur de la minuterie qui n’a pourtant jamais cessé de
clignoter, de le narguer, directement à sa portée. Un long frisson paralyse et transperce ses paumes moites.
...
... Deux courtes heures avant midi...
Hector à jamais blessé, subjugué par l’insoutenable écoulement du temps qui, pareil au flux d’une invisible respiration, celle d’Achille ? voile ses pupilles.
... Juste retour des faits et des choses... suggère le dernier des Assembleurs de Mots et de nuées.
Quand au petit matin parût Aurore aux doigts de rose.
La Divine Comédie ou Connerie de nouveau en marche...
Ainsi tout recommence, soupire le dernier des Assembleurs de Mots et de Nuées.