Partager l'article ! Réédition de " La Cadence de l'Ombre" par Editions Autres Talents. Préface de 1983.: Publié en 1983 par LE TEMPS PARRALLELE EDITIONS, LA CADE ...
C'est donc la force première de cet ouvrage de prendre de la hauteur et de suspendre la Pensée aux supports naturels qu'elle n'aurait jamais dû quitter : les étoiles. Et là aussi se situe mon premier étonnement : la littérature nous a peu habitués, surtout depuis que l'on a substitué à l'édition littéraire l'industrie du livre, à des œuvres aux si intenses vibrations qui recentrent avec autant de rigueur l'existence de l'homme et posent avec une telle exacte simplicité des questions de Sphinx. "... Ainsi, à la seconde, se trouve-t-il ici, là, ou ailleurs ? ... Mais au cœur de quelle certitude, de quel lieu ? ... Est-il seul ? Est-il le premier ou le dernier ? Après tout, existe-il réellement ? ... Son ombre prolongeant sa volonté. Son esprit devançant son propre corps."
Et ce "il "justement, qui est il ? Héros humain ou Dieu ? Extra-terrestre ou soi ? Je crois que " il " est une force qui va, traverse l'ouvrage à la vitesse de la lumière comme un personnage de Pasolini coule sur la pellicule et disparaît, ange ou bien démon, mais en tout cas révélateur et catalyseur. C'est un bouillonnement auquel le lecteur transfuge la vie par l'intermédiaire de ses yeux. C'est un élan qui source dans le mystère de l'intermittence tel un photon. " Il", c'est l'énergie créatrice. Bousculé dans son onirique, ébranlé dans sa libido, le lecteur redevient le Dieu de la conception ou le Dieu de l'extermination, le Christ ou Hitler. Philippe Longhini déroule le fil d'Ariane, aère les dédales et démystifie le Minotaure. Il démonte les mécanismes qui se jouent du temps et de l'Espace, nous en fait pénétrer le cœur, au-delà des artifices des médiocres industries humaines, nous en révèle l'Immortelle essence, l'Intemporelle présence. Comme l'a écrit M. Camus : " un livre hors du temps écrit sur un ruban de Möbius."
Et c'est la force seconde de cette oeuvre de faire de chaque lecteur l'acteur et, en même temps, le témoin de son action. Défloré de toute surperficialité d'époque et d'idéologie, en un lieu que je nommerais " où", à une date précise que j'appellerais " quand", le cyclique scénario du Pouvoir, moléculaire, humain ou divin, s'écoule, s'inverse, se dédouble, se multiplie toujours identique. On croit retourner à l'affirmation biblique : " au début était le Verbe". Mais c'est que cette affirmation est permanence. Le Début n'a jamais cessé, chevauchant une Fin infinie. L'œil crée la phrase au fur et à mesure de la lecture. En rupture de compréhension directe, le cerveau ressent, perçoit sensuellement, mais fugitivement, le Sens de l'Existence, de son existence. Et cependant, simultanément, l'œil détruit la phrase au fur et à mesure. En rupture de Mémoire directe, le cerveau descend, reçoit, l'absence d'existence.
Le cyclique scénario du pouvoir, comme une fleur carnivore, dévore le lecteur au fil des pages. Mais ce dernier se sait paradoxalement être cette fleur carnivore. Une partie de lui-même se délecte-t-elle de l'autre ? Ou bien atteint-il à la puissance régénératrice ? Sorti des concepts de notre quotidien par la plume magique de l'écrivain, il devient la Trace terrible des héros similaires de nos légendes, de nos religions, de notre Histoire. Il s'identifie à ce Sauveur qui agit de toute éternité dan nos hérédités, agrippé sauvagement par les Douze Sangsues qui, goulûment, le vident de son sang.
"Ecris avec du sang..." et ce sang ne peut être que celui de l'Autre pour atteindre l'esprit du maître. " Ils se sont ensuite rapidement cru des dieux. Ils sont alors à leur tour devenus mes esclaves, une composante de mon intestin, la flore de mon duodénum, un pion sur l'échiquier de ma jouissance. Ils m'appartiennent. " Rêve de la possession ultime qui agite le Promeneur exsangue tombant sous les coups des médiocres qui le vénèrent pour ne pouvoir l'égaler.
La Cadence de l'Ombre peut ainsi se lire à plusieurs degrés, chacun y projetant sa propre culture, son propre Savoir. Mais le livre ne peut se lire sans risque : Nul ne sortira de l'explosion finale ("tout est accompli ") sans modification, mieux : sans mutation. Le martèlement incantatoire qui jalonne infiniment la Voie Prophétique est implacablement destructeur et brise les crânes jusqu'à leur Conscience.
C'est la force troisième de cette œuvre de trépaner la Norme et insuffler à l'Homme sa vraie Dimension. Etonnant iconoclaste de toutes les croyances et soumissions, Philippe Longhini nous ouvre les cieux qui dorment sous nos pieds. Maniant les images fortes comme un sabre acéré, il souffle sa poésie au verbe rarement si précis sur des sites soudain solaires où tout est à accomplir.
Roman, La Cadence de l'Ombre l'est certainement par ses personnages, son fil conducteur, son découpage. Mais roman d'une littérature complète, et trop oubliée hélas, dont le style est Poésie et la réflexion Philosophie. Roman, dans la mesure où l'on affirme que Nietzsche ou Saint - John Perse étaient romanesques.
" La véritable instruction ne devrait être confiée qu'aux hommes qui INSISTENT sur le Savoir, le reste est affaire de gardiens de moutons", écrivait Ezra Pound. Dans cette ligne de pensée, je peux tranquillement qualifier d'instructive La Cadence de l'Ombre et Philippe Longhini d' " homme qui insiste". Il laisse aux gardiens de moutons les publications de halls de gare et les collections ravageuses de quotients intellectuels.
Avec son livre, il offre à nouveau quelques lettres de noblesse à l'écrit. Il installe une pensée originale dans une période perturbée où penser est un luxe de marginal. Il relie, d'une plume superbe, les manuscrits de la mer morte aux théories de Riemann ou bien de Lobatchesvski. Avec sensibilité, il éveille les habitants de Gomorrhe ou Byzance. Avec lucidité, il leur ouvre le salut des volcans. En replaçant l'homme dans le contexte de l'univers, il gomme les mesquines ambitions de la bête et esquisse les seuls Espoirs possibles : Chercher et non plus croire. " Sur chacune de tes foulées se dresseront, telles de sinistres fleurs épanouies, vénéneuses et mortelle, des soupiraux aux pupilles exaltées. Tous encombrés par ces mendiants sauvages qui furent à l'origine de votre exil, de votre décadence. Narines dressées, en alerte, gueules grandes ouvertes, ils seront tous sans pitié, aiguillonnés par la fièvre, la peur et la faim. Et cet étrange, fascinant, insupportable mal. Cette poursuite..."
Poursuivre... Poursuivre encore et toujours...
Philippe Longhini, suivant l'inexorable Cadence de l'Ombre, doit s'installer dans la Durée.
Gérard BLUA
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